« La Porte »
Ou
« Le voyage utopique »

 

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Voici ce que l’histoire dit :

« Quand porte scellée depuis des millénaires s’ouvrira, adviendra l’aube d’un nouvel espoir de lumière. »

Le temps n’est rien quand il se décompte à l’avènement du monde. Des civilisations ont surgies du néant, ont grandies puis se sont éteintes. Certaines ont laissées leurs traces dans la pierre et les parchemins, mais il en est d’autres qui telles des mondes insondables gardent encore leurs secrets les plus sombres.
Nuit profonde, sans lune, d’un hiver blafard des pires cauchemars voit surgir à son zénith l’instant magique qui n’arrive qu’une seule fois dans l’existence humaine. Noire forêt dont l’essence est intemporelle, découvre un sentier jusqu’alors ignoré de tous.

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L’Homme, perdu un temps dans sa quête vagabonde s’aventure comme happé sur les pavés moussus qui se devinent dans la faible clarté que les étoiles osent encore répandre sur le monde des mortels. Courbant le dos sur ses infortunes, il avance à pas traînants comme à demi mort, le cœur dans un étau de glace. Son âme vidée de tous espoirs semble déjà s’être envolée par delà les nimbes de la mort sans retour. Et pourtant on devine, pour qui sait voir, un infime filament qui la retient inexorablement à la chair meurtrie. Combien de lunes cet homme porte t-il sur ses épaules ? Cicatrices et rides se confondent en réseaux runiques sur sa peau couleur grimoire. Sa chevelure d’argent brillant froide lui donne l’aspect de ses spectres qui errent dans les néants.

 

 

 

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De la nuit naissent les Ombres, ces chimères oubliées que l’homme croit à jamais perdues. Dans la clairière la plus secrète, au plus profond de cette noire entité végétale, la Licorne attend patiemment que la lune se lève. Tous ses sens en éveil, elle perçoit le moindre petit battement de cœur qui frappe sa cadence aux alentours. Ainsi, elle devine la présence invisible de la louve tapie sous les fougères. L’animal est à la chasse, ses pupilles dilatées dans la pénombre, elle guette sa proie pour offrir un repas à sa portée de louveteaux qui l’attend à la tanière. Rien de plus qu’une chasse pour la survie de l’espèce, tuer pour simplement subsister !
La Licorne, s’en détourne pour s’attarder au souffle du vent qui se lève imperceptiblement. Quelque chose a changé, le temps semble se suspendre pour un temps. Elle se concentre un peu plus, porte son esprit aux frontières du visible. Ses muscles se tendent quand soudain elle ressent l’Homme qui s’aventure dans son territoire secret. Elle se fond au décor, sa robe immaculée devient un miroir où se reflètent l’écorce des arbres et leurs feuilles à l’agonie. Elle se pare de forêt, nul ne peut alors déceler sa présence. Immobile, elle attend…

 

edenL’Homme, que sa route a porté à travers le sous bois, n’a plus notion ni du temps ni de l’espace. Il est perdu, incapable de retrouver son chemin parmi les entrelacs que forment bosquets et taillis. Son cœur est pourtant paisible car du monde des humains il n’espère plus rien, cette forêt le rassure comme si sa voûte lui offrait enfin la protection dont il avait besoin. Quiétude et plénitude sont les sentiments qui l’envahissent peu à peu à mesure qu’il s’enfonce plus profondément au cœur de l’immensité verte.   
Lorsqu’il atteint la clairière il a comme l’impression d’avoir franchi un passage entre deux mondes. Ses sens sont comme décuplés, les odeurs de la terre, mousses et feuilles confondues l’enivrent. Les sons sont comme mille odes à la vie. Il en perçoit les moindres murmures : l’eau d’un petit ruisseau qui serpente entre l’herbe tendre, l’araignée qui tisse sa toile perlée de brume de nuit, le papillon aux ailes sombres qui déploie ses membranes pour se déplacer d’arbre en arbre, le souffle léger de cette louve qu’il devine tapie non loin de lui. Et puis, cet imperceptible battement de cœur qui cogne comme du cristal qu’on martèle en sourdine. Ses yeux voient ce qu’humain ne décèlera jamais….Il la voit ! Irréel, ce monde est irréel… .

 



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La Licorne est là, révélée devant l’Homme qui se redresse de toute sa fierté d’humain. Pas un tremblement ne trouble la blancheur immaculée de sa robe, pas une once de peur ne vient ternir l’éclat de ses grands yeux turquoise. Elle détaille l’Homme qui reste coi devant cette apparition surgie des légendes. A cet instant, il remercie le ciel d’avoir vécu jusqu’ici et de lui avoir accordé cette ultime vision. Il croit que sa fin est proche. Il croit que d’un bond l’Ombre le transpercera de sa corne spiralée. Pourquoi n’en serait-il pas autrement ? Les légendes prétendent que « Celui qui touche la grâce d’apercevoir une Ombre est aux portes du trépas ». Il se tient donc résigné, attendant le coup de grâce qui l’emportera au royaume d’où l’on ne revient pas. Paradoxalement, il se sent heureux et libre comme jamais il ne fut. Pour lui, ainsi s’accomplit le cycle de la vie.

 

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Mais les légendes sont parfois teintées de mensonges et ce qui peut paraître un signe de décadence et de perte, se révèle bien souvent un simple examen de passage. Que serait-il advenu si l’Homme avait laissé la peur emplir son cœur, s’il ne s’était pas résigné jusque dans son âme au gré du destin ? Nul, n’a ce jour d’hui la réponse, mais pour lui cette nuit vit l’avènement d’un espoir en lequel il ne croyait plus.
Le trouvant le cœur pur, la Licorne s’approcha doucement de l’Homme, jusqu’à le toucher de ses naseaux duveteux et dilatés. Son souffle brûlant, fit naître une brume cotonneuse comme un écrin soyeux.

« Homme, ton cœur est de cristal et ton âme semble avoir traversé les âges en s’emplissant de sagesse. Je lis en toi bien plus de pureté que je n’en ai alors jamais rencontré chez ceux de ton espèce. Licorne je suis et de ce fait ne peut mentir. J’ai fait promesse, il y a de cela fort longtemps, que le décompte du temps m’est désormais impossible, de guider l’être dont l’aura aurait l’éclat de la tienne. Ce jour est enfin advenu où je dois accomplir le serment. A toi je révèlerai la Porte d’un monde que nul n’a foulé depuis la nuit des temps »

 

L’homme, sans voix devant l’Ombre se mit à pleurer. Ce pouvait-il que cette Licorne surgit des légendes se mette à parler ? Ce pouvait-il qu’il fut, lui simple mortel, élu pour détenir un secret aussi grand que celui qu’elle allait lui offrir ? Il tomba à genoux, laissant ses larmes ruisseler le long de ses joues. Son cœur cognait comme millier de tambours dans sa poitrine prête à éclater.
« Oh ! Ma Dame… Ma si belle Ombre, si vous saviez le bonheur qui m’inonde ? Jamais au grand jamais je n’ai rêvé d’aussi belle rencontre. A vos pieds je dépose ma gratitude et jure sur mon âme de vous servir tant que la vie m’accordera un souffle. »

Lentement, la Licorne caressa l’homme du bout de son museau. Lorsqu’il fut enfin remis de ses émotions elle le guida à travers le sous bois. Ils marchèrent jusqu’au levé du jour et dans le premier rayon de soleil se trouvèrent au pied d’une falaise gigantesque qui portait dans son roc une immense porte de bronze cloutée d’or. Pour unique ornement, un nœud sans fin, symbole d’éternité, s’enroulait en volutes entrelacées.

 

2207366680_ec1861e007Aux frontières des mondes, l’Homme est seul face à ses choix. Lui seul se rend responsable de tous ses actes. Devant la Porte, l’Homme aurait pu fuir effrayer à l’idée de découvrir un monde inconnu. Il aurait pu rester là à attendre que le cours du temps fasse son œuvre, que la Mort vienne le chercher avant qu’il ne trouve le courage d’avancer. Mais cet homme là, était l’Homme, celui que la prophétie annonçait. Il était l’élu, celui qui saurait faire le bon choix le moment venu. Alors, par ce petit matin d’hiver, dans cette forêt sombre et profonde s’accompli enfin ce que les siècles attendaient depuis tant de millénaires. L’Homme s’approcha de la Porte et y posa les mains comme en signe d’amitié. Sous la pulpe de ses doigts tremblants, il perçut les vibrations dans le bronze. Elles venaient de part la montagne, traversant le roc en s’immisçant jusque dans ses os. Les vibrations s’enflèrent, devinrent bourdonnements, puis doucement la Porte commença à s’ouvrir.
Lentement les gonds scellés jusqu’alors cédèrent. Un grincement profond résonna dans toute la forêt faisant fuir au loin les animaux des abords. Le vacarme envahi soudainement  l’espace comme si la terre entière poussait son premier cri. L’Homme songea un instant à l’apocalypse, l’idée de s’être trompé de voie effleura son esprit l’espace d’un battement de cœur, mais la présence de la Licorne à ses côtés lui intimait la raison. Puis, ce fut le silence. Celui qui empli le monde après les tempêtes, celui qui donne la possibilité d’un recueillement, simplement pour que tout être et toutes choses puissent se retrouver telles qu’elles sont vraiment.



v_7_1008406La Porte est ouverte ! Au delà l’immense arcade minérale, tout n’est que luminescence. La lumière paraît irréelle, elle irradie tout en mouvance sur les notes de l’arc-en-ciel. On dirait qu’elle joue à tromper l’œil non initié qui la scrute.
L’Homme s’épuise à tenter de percevoir ce qu’il ne peut encore voir. Sondant l’éclat de mille soleils il s’abandonne alors au sentiment de toucher du doigt son destin. Son cœur s’ouvre un peu plus à la puissance des éléments. Après de longues minutes, peut être des heures de contemplation, il s’abandonne au désir de franchir cette Porte qui s’est ouverte pour lui seul.

Il avance, non sans crainte mais avec la détermination d’accomplir quelque chose d’unique, de grand, de magique ! En fermant les yeux il traverse le rideau incandescent, il se trouve enfin de l’autre côté, là où nul autre que lui de toute humanité n’a encore pénétré. Le sang frappe à ses tempes en martèlements réguliers. Sa respiration se pose, profonde et calme, il sait qu’ici il ne craint rien. Il se sent bien, il ressent la quiétude l’envahir peu à peu. Il ouvre les yeux et découvre enfin ce monde, s’attendant à y trouver des mystères incommensurables.

 

mur_memoire_foret_originelle_543poDe l’autre côté de la Porte est un monde dont les origines remontent à la genèse, au bing bang. Préservé de toute évolution il résonne comme en souvenir au Jardin d’Eden. Les essences qui s’épanouissent ici gardent leur puissance originelle. Quiconque aurait le loisir de contempler cet endroit aurait l’étrange impression de se souvenir d’un temps déchu emprunt de nostalgie. La pureté de l’air n’a d’égal nul part ailleurs, les êtres qui y vivent semblent ignorer le danger face à l’étranger. Tous se côtoient sans se gêner,  nul ne craint l’autre, puisque ici la vie prend tout son sens, le seul qui lui incombe : vivre l’éternité !
L’Homme a ressenti tout cela dès l’instant où ses paupières ont levés le voile sur son ignorance, effaçant d’un seul souffle toutes ses croyances. La Vie, se révèle à lui comme si il la découvre pour la première fois : précieuse et tellement merveilleuse quand elle est préservée contre la noirceur qui la trouble dans notre monde.

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Ici, vivent encore les Brumes, ces chimères que les légendes nous ont transmis le souvenir, ces êtres qu’à force de contes nous avons relégué au rang de rêves. Elles regardent l’Homme de leurs yeux de cristal et la pureté de leurs sentiments ne fait point de doute, tout ici n’est que bienveillance… L’utopie d’un monde parfait est à portée de cœur ! L’Homme s’empli de tout cet amour qui respire dans chaque petite chose. Un brin d’herbe tendre dont le vert transpire la fraîcheur de tous les printemps depuis la création, une goute de rosée qui reflète toutes les nuances de l’arc-en-ciel en une ode à la vie, une brise tiède comme la caresse des ailes de papillons… Et surtout, surtout ce temps qui s’ensemble s’être arrêté, comme emprisonné dans une immense bulle d’amour.

 

L’Homme, sait désormais, que la Vie est plus forte que tout si on lui accorde la confiance sans jamais l’entacher de noirceur……

 

FIN

Si tant est qu'il y en est une

 

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V.P.