Schwabe-Mort_du_fossoyeur

La Mort et le Fossoyeur - Carlos Schwabe => Ici

 

 

Rencontre avec Elle...

 

La voilà triste sombre et froide, dans son long manteau de brume noire, tout auréolée de vapeur spectrale impalpable. Elle s'avance, le dos courbé par le poids des millénaires qu'elle traîne depuis la nuit des temps. Son râle perpétuel annonce la fin de toute existence à quiconque l'entend, sans espoir de reddition, c'est elle qui gagne à tous les coups…..
Qui est-elle, cette ombre surgissant du néant, cette triste face aux yeux mornes et creux, cette entité qu'on ne croise qu'à l'instant de plonger dans les nimbes de l'oubli ? D'où vient-elle cette créature solitaire, qui apporte la crainte et la froidure à tous ceux qui la frôlent ne serait-ce qu'un instant ?….


La Mort est son nom… La Mort est sa raison, son état, sa perversion.


Elle promène sa solitude sur le monde, sans trêve, sans sommeil, imperturbable aux prières éplorées d'une mère qui voit partir son enfant, d'un père qui voit tomber son fils au combat, d'une épouse, d'un amant qui se trouvent incapable de retenir le souffle de l'être aimé. Elle n'a aucun sentiment, aucune compassion et n'en demande pas. Elle se contente d'avancer dans sa sape quotidienne, inflexible, elle existe pour elle-même.


Sous sa toge noire, flottant en lambeaux, son corps n'est qu'une esquisse humaine, d'os blanchis qui transparaissent sous la chair diaphane, veinée de zébrures violacées. Son visage, aux orbites profondes où se perdent les regards de ceux qui osent la défier, n'exprime que la volonté du mot « Fin »…. Petites fentes vipérines que nul parfum n'a jamais su charmer, le nez tronqué laisse échapper le souffle nauséabond qui émane de son esprit torturé…. Sa bouche grimaçante sur ses deux rangées de petites dents carnassières, n'ébauche jamais l'ombre d'un sourire…


Glaçante, effrayante, mystérieuse c'est elle la Faucheuse….


Mais la mort est chagrine ce matin, des pensées lumineuses sont venues éclairer sa conscience. Elle a comme un goût de miel qui s'est insinué au travers de sa gorge. Des frissons émoustillent la blancheur létale de sa peau. La mort sent quelque chose qui cogne au creux de son thorax, là sous ses côtes il y a quelque chose qui martèle un rythme qu'elle ne connaît pas, qu'elle ne connaît plus. Cela lui coupe le souffle, cela la rend patraque, la Mort se détraque, elle angoisse, elle se demande ce qui se passe….


Amoureuse la Faucheuse ?…. Quelle idée fâcheuse !….


Tout a commencé au terme d'une nuit noire, une belle nuit de désespoir, comme elle aimait à « vivre ». Quand l'aube pointa le bout de son nez, elle était là, à aspirer le dernier souffle d'un trépassé, se délectant de la tiédeur de sa dernière heure, dernière seconde, lorsqu'elle sentit s'approcher l'Onde. Ce fut une approche sournoise, qu'elle ressentit derrière la voûte de son dos. Tournant sa face immonde, elle scruta les profondeurs  de l'ombre. La première lueur du jour vint alors se nicher au creux de ses orbites évidées. Ce fut un flash éblouissant pour cette chimère que nulle clarté jamais ne toucha.


Elle se sentit chavirer, comme si quelques grâces irrecevables venaient de lui être accordées. Indignée que ses sentiments osent la défier, elle râla toute sa haine, en un cri maléfique qui déchira le jour naissant, en répercutant son écho jusqu'au ciel. C'est alors qu'un orage phénoménal s'abattit en trombe sur la terre, délavant les cieux, balayant les reliefs, jusqu'à gonfler l'océan tout entier.


La Mort, rejetant son manteau de peine, s'enfuit se cacher dans son repaire de brume…..


Elle avait un cœur, elle ne le savait pas. Il avait commencé à cogner et elle ne savait pas comment faire pour que cela cesse. Elle se terra 6 jours durant, oubliant d'arpenter la terre afin d'accomplir son destin. La Mort émotive, cela n'avait aucun sens, elle s'acharna donc à refouler tout ce qui la troublait. Au matin du 7ème jour, elle cru enfin avoir gagné et se drapant dans son linceul couleur de nuit, s'aventura au Royaume des vivants….


La Mort avait faim, mais la fin l'attendait…..


Lorsqu'elle s'approcha de sa proie, l'homme la regarda en souriant. De la vie, il n'attendait plus rien, d'Elle il espérait tout. C'est les bras en croix et le cœur grand ouvert qu'il lui dit « Viens, je t'attendais, je t'espérais, délivre-moi de cette vie qui ne vaut plus rien pour moi ».
La Mort, à ces mots s'en trouva troublée, nul avant lui, n'avait osé l'accueillir ainsi. Elle se mit à rire, grimaçante et hurlante, dans l'espoir qu'il fléchisse enfin, et lui accorde ce petit supplément de crainte et d'angoisse, dont elle aimait tant le goût, lorsqu'il lui glissait au fond de la gorge.


Mais l'homme, lui refusa cette gourmandise, le sourire confiant toujours accroché à ses lèvres. D'une main il effleura le visage de la Mort en lui murmurant des mots doux. Plongeant ses yeux dans les orbites sombres, il y chercha un reste d'humanité, et y trouva une petite étoile de lumière étincelante aussi petite qu'un grain de sel, mais bien présente. La Mort déconcertée par l'audace incongrue, se raidit, mais fut incapable de bouger. Elle s'était prise à aimer ce contact tiède sur les angles de sa joue, quelque chose en elle s'ouvrait vers des chemins inconnus.


La Mort est curieuse, c'est ce qui la perdra….


L'homme espérait la Mort et la Mort s'en trouva confuse. Elle se voulait implacable et se trouva fléchir, lorsqu'une ébauche de sourire se dessina sur les contours de sa bouche. Elle regarda l'homme, que le revers de son manteau frôlait à ses pieds, et soudain, comme passait un souffle de vent, elle sentit sa force meurtrière s'enfuir au loin. Serait-il possible que la Mort puisse Aimer ? La petite étoile, pas plus grosse qu'un grain de sel, devint de plus en plus brillante, de plus en plus grande, jusqu'à illuminer son regard tout entier. Elle essaya un râle, mais se mit à gémir. L'homme attendait qu'elle lui ôte enfin ce qui le retenait à la vie, mais la Mort, tout à son étonnement n'en fit rien.


Premier amour à Mort…. La Mort est troublée…..


« Vas-tu me prendre enfin sous ton manteau de brume ? » lui dit-il en l'implorant. Mais la Mort était devenue sourde, ses envies étaient ailleurs, elle s'approcha doucement de l'homme et sur ses lèvres vint déposer un baiser. L'homme lui raconta alors son histoire :
« Te souviens-tu de ce qui fut, avant que le Monde ne devienne ce qu'il est aujourd'hui ? Rappelle-toi les Âmes qui flottaient enlacées deux par deux. Nous étions de celles-ci, Toi et Moi, inséparables et pourtant, ce qui n'aurait jamais du arriver est venu… Les Hommes ont appelé ceci le Big-Bang, pour nous ce fut la fin de notre ère. Tu me fus arrachée, et depuis ce temps je te cherche. Qu'es-tu donc devenue, Toi si douce naguère ? Dans ta misère tu as porté la Fin à l'humanité toute entière. Inlassablement, je t'ai suivi sans jamais pouvoir t'atteindre, mais un jour j'ai compris que seul mon sacrifice serait à même de te retrouver telle que tu étais avant la Genèse du Monde des Hommes…. Alors, à présent, accomplit ton destin et, comme tu l'as fait pour tant d'autres, puise en moi le souffle essentiel qui te manque… »



Ce qui se passa, à cet instant, transforma à jamais l'histoire du monde. L'homme se donna en cadeau, et la Mort le reçut les larmes aux yeux. Larmes de cristal, larmes de sel, la mort dans un éclair de lumière reçut une Âme en plein cœur. Troublée la troublante, la Mort se mit à trembler, le cœur à l'envers, le goût du sel parfumant sa bouche obscure. Lorsqu'elle eut absorbé toute l'essence vitale de l'Homme, elle sentit que quelque chose changeait en elle. Rejetant son manteau de brume, c'est à la lumière qu'elle exposa son corps transcendé. Comme si tous ces millénaires n'avaient été qu'un rêve, elle retrouva sa chair et l'éclat d'un sourire vint illuminer son visage.


L'Homme, dans son dernier soupir, lui avait fait cadeau d'une humanité, en lui donnant cette Âme, qu'elle avait perdue. Depuis ce jour, c'est en elle qu'il vit, en elle que son cœur bat. De son sacrifice est née la Fusion, La Mort ayant récupéré l'Autre qui lui manquait.
Désormais, elle n'arpente plus le Monde des Hommes… La Mort est morte à jamais…



…………………………..…… Le mot « FIN » est incongru………………………….





A méditer :

On peut décréter et ressentir sa mort, sans attenter à sa vie. La mort est un état d'Âme [ Marcel Jouhandeau]


Oh ! Petits détails amers dont dépend le destin d'une âme, ainsi que tout l'univers connu de cette âme.
[ Anne Rice]


"N'est pas mort ce qui à jamais dort, mais au fil du temps peut mourir même la mort" [ H.P.Lovecraft ]


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La jeune fille et la Mort - Renan Pollès - => Ici

@ Valérie Pes aux éditions Le Manuscrit


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 Avertissement : ce texte, faisant parti d'un recueil ( Histoires au Coin du Feu - D'Ombre & de Lumière ) édité aux "Éditions Le Manuscrit", est sous couvert d'une licence. Toute reproduction totale ou partielle, est susceptible de poursuites judiciaires.