Prima neve

 

La nuit doucement s'étale sur le ciel embrasé. Ne dit-on pas que si le rouge flamboie le soir, c'est qu'il y a encore de l'espoir? Qu'en pense t-il, celui qui va, courbé sous les ans qu'il porte comme fardeau sur ses épaules ? Se souvient-il de tous ces petits bouts d'espoir qu'il enfila comme des perles tout au long de sa trop longue vie?

Il va, traînant ses pieds qui ont parcouru tant et tant de solitudes. Sa route, il la poursuit avec la patience que seuls savent accepter les êtres qui ont vécus. Il n'en connaît pas la frontière, il ne sait qu'une seule chose, c'est que tout a une fin, que son chemin s'arrêtera de toute façon un matin ou un soir, ce soir peut être !
Lorsqu'il était enfant, il apprit à marcher, à parler, à rire, à espérer mais surtout à manquer. Il naquit un matin de printemps, alors que le chant des oiseaux accompagnaient les cris de sa mère. Son premier regard sur le monde était voilé de rouge, rouge du sang de la délivrance. Un bien grand mot que cette "délivrance", quand on sait les chaînes qu'il porta à bout de bras ! Ses yeux clairs se fixèrent sur le monde pour essayer de comprendre ce que l'on attendait de lui. Il ne rencontra que du vide ! Il aurait voulu appeler "maman" cette femme qui lui avait donné la vie, mais chaque fois qu'il tenta de lui dire qu'il existait, la femme semblait le fuir un peu plus. Il manqua d'elle dès les premières heures de sa trop longue vie.
Une mère devrait toujours être un havre de paix, une île de douceur pour pouvoir s'y réfugier, une caresse d'amour pour s'armer contre tous les désespoirs. La sienne n'était pas de cette nature là ! Elle flottait dans sa vie comme un fantôme perdu, comme un voile de brume qui s'étiole au point du jour. Jamais un sourire, jamais un seul geste qui aurait pu donner l'illusion que son cœur était capable de ressentir de l'affection pour le fruit de sa chair. Il apprit donc à "faire comme si", comme si les regards d'indifférence étaient de l'amour, comme si ces "non caresses" étaient une façon à elle de lui donner confiance en lui-même. Il apprit donc, l'inutilité d'aller puiser sa force dans un autre regard que le sien. Il grandit ainsi, ne comptant que sur lui-même, doutant parfois lorsque quelqu'un semblait s'intéresser à lui. Tantôt fort, tantôt fragile, il s'aiguisa au tranchant des jours qui passent et fracassent inlassablement le peu de confiance qu'il avait acquis en lui, mais toujours il se releva drapé dans sa dignité.
Au temps de l'école, à chacune de ses réussites, il espérait un compliment, une attention, mais rien ne vint jamais. Ses succès, il les savoura seul mais il aurait aimé pouvoir les partager. Jamais il ne se plaignit des manques qu'il trimballait en lui, il s'y était habitué, on s'habitue à tout, avec le temps…

Il va, ainsi courbé sans plus se poser les questions dont il a déjà fait le tour cent fois. Il va, ainsi courbé mais ce ne fut pas toujours le cas, car il fut un temps où jeune il allait droit et fier. C'était le temps où il avait encore tant de rêves à chérir, tant d'espoir à déposer en l'avenir. Il croyait dur comme fer en l'Amour. L'Amour avec un grand A ! Celui qui donne des ailes, qui entraîne en avant, qui donne la force d'accomplir des prouesses. Il le trouva ! Il fut géant un temps !
Elle était belle à 20 ans, des yeux pleins de promesses, des lèvres pour des baisers doux comme les caresses qui lui avaient tant manqué enfant. Ensemble ils regardèrent vers le même horizon, en croyant qu'ils mettraient toute une vie à l'atteindre. Ils croyaient qu'ils avaient tout un monde à inventer. Ils se trompaient ! Malgré les promesses, les projets, les caresses, les nuits d'ivresses, l'Amour s'étiola. D'Amour il devint amour puis désamour, jusqu'à plus rien. A ce moment là, les épaules alourdies d'un peu plus de désillusions, il courba l'échine un peu plus.
Il se promit qu'on ne l'y reprendrait plus, qu'il en avait fini de courir après la tendresse qui s'enfuit, après les rêves qui s'évanouissent à peine effleurés.. Il enroba son cœur d'un coffret de fer, priant la rouille de gripper la serrure, mais s'était sans compter sur sa nature profonde et dès qu'un rayon de soleil vint se poser sur ses paupières, il n'eut qu'à faire le "triste" constat que le fer se change parfois en or. Dans sa cage d'or, son cœur s'était mis à battre la chamade si fort qu'il la fit fondre. Alors qu'un printemps plus doux qu'un autre lui offrait le spectacle de mille éclats colorés, il se réveilla rempli d'espoir. Il crut toucher des doigts, le bonheur dont il avait rêvé tant de fois, mais une tempête s'éleva qui effaça cette approche du paradis. Son cœur se brisa en plein vol, sans qu'il comprenne pourquoi le soleil s'était éteint en plein jour…. Son cœur se glaça, froid comme la mort qui frôle un condamné ! Point de non-retour, il interdit à l'Amour de faire à nouveau séjour dans son âme meurtrie. Ainsi protégé de toute émotion, de tout affolement des sens il crut avoir trouvé le chemin de la sérénité. Il s'aventura dans des histoires sans lendemain, volant des instants charnels qui apaisent la chair sans nourrir le cœur. Il pensait alors, avoir trouvé l'équilibre entre la vie et le gouffre, mais il se trompait lui-même en trompant ces femmes qui s'ouvraient à lui. Un jour, il se réveilla vieux, seul et perdu. Il scruta l'ombre qui traînait à ses pieds et ne la reconnu pas. Il voulut rebrousser chemin pour corriger les erreurs, mais se rendit à l'évidence qu'on ne peut réécrire son histoire. Il était trop tard !

Il va, ainsi courbé, depuis sa première seconde, traînant ses pieds sur des chemins caillouteux, dont il connaît désormais les moindres recoins sombres. De solitudes en douceurs avortées, c'est dans sa tête qu'il trouva la paix. Des autres, il n'attend plus rien, à ses côtés ne reste qu'un pauvre chien, aussi courbé que lui, aussi désabusé. Hier encore, il croyait qu'il suffisait d'y croire pour qu'une main s'ouvre avec autant de cœur que lui pouvait donner. Aujourd'hui le bleu de ses yeux, brillent d'avoir trop pleuré, ses mains tremblent d'avoir trop espéré ces caresses tant rêvées, le tic tac de son cœur a perdu la cadence à trop aimer…

La nuit doucement s'étale sur le ciel embrasé. Ne dit-on pas que si le rouge flamboie le soir, c'est qu'il y a encore de l'espoir? Qu'en pense t-il, celui qui va, courbé sous les ans qu'il porte comme fardeau sur ses épaules ? Se souvient-il de tous ces petits bouts d'espoir qu'il enfila comme des perles tout au long de sa trop longue vie?


Valérie PES

 

Texte sous CopyrightCopyright